|
L'art poetique dans la musique andalouse.
Concernant ce volet, nous dirons que les thèmes utilisés dans la poésie chantée dans la musique andalouse sont principalement l’amour, le vin, les plaisirs de la vie, les descriptions métaphoriques des décors naturels, les déceptions amoureuses et, pour certaines, la narration d’un évènement spécifique que l’auteur du poème ou un proche à lui a vécu . Ces poésies chantées étaient soit contemporaines à l’époque andalouse soit également tirées d’une autre époque . Quant à leurs aspects littéraires concrets, ils sont des plus classiques. Le poème se présente sous forme de couplets dont chaque moitié est terminée par une rime. Vers la fin du texte poétique, généralement à l’avant-dernière position linéaire, un vers entier, et non un couplet, est apposé. Celui-ci est qualifié de Matlaâ. Dans la dernière ligne, un couplet est mis pour revenir à la forme initiale. Chaque sortie vocale de l’orchestre est suivie d’une autre, instrumentale celle-là, qui constitue une sorte de réplique de l’art instrumental à l’art vocal et qui est appelée Djawab ( le terme lui-même veut dire ‘réponse’). Nous vous en avons choisi quelques unes, avec leurs illustrations sonores. Les themes utilises donc, comme deja precise plus haut, dans la poesie chantee dans notre musique sont essentiellement l amour, le vin, les plaisirs de la vie et la tristesse engendree par les deceptions amoureuses. Cependant, cela n empeche pas le fait que certaines d entre elles ont un contexte special, racontant un evenement specifique que l’auteur du poeme ou un proche a lui ont vecu. n A ce titre, je ne pouvais resister à la tentation de raconter l histoire d une jeune femme dont les deboires ont abouti a la naissance du poeme bien connu des musiciens de notre epoque, chante dans la Nouba Dil, a savoir “ LACH TELQI YEDDEK LIKHEDDEK”. n n Je dois, en toute honnetete et en toute reconnaissance , preciser que cette histoire veridique m a ete narree par notre eminent Cheikh Hadj Mustapha Brixi dont j admire l immense repertoire culturel musical et dont je remercie, je ne le ferai jamais assez, la disponibilite. n Voici donc l'
Histoire de la belle Anissa . A Baghdad,en l'an 786, au temps ou la dynastie des Abbassides etait au pouvoir, Haroun Rachid venait d'etre elu Calife et mis dans ses fonctions de chef supreme. En faisant l'inventaire de ce que son royaume contenait, il realisa qu'il y avait des services faisant fonction d'ecoles . Parmi ces services, il y avait celui de la culture generale, celui de la promotion religieuse, celui de la medecine et des autres sciences...,bref, il y en avait toute une panoplie. Comme Haroun Rachid etait un fervent melomane, pour preuve il avait en memoire trois cents (300) Kitaa (morceaux ) musicales, il demanda s'il existait un centre de musique. Des qu'il sut qu'il n'y en avait pas, il decida d'en creer un. Du fait que Ibrahim El Mossili, qui etait le genie de service du moment dans le domaine musical, venait de deceder, le Calife sollicita immediatement Ishaq El Mossili , qui n'etait autre que le fils de Ibrahim et qui avait remplace son pere dans l'appreciation populaire car il etait aussi doue que ce dernier. C'est ainsi que fut cree le fameux service musical de Baghdad qui a reussi a acquerir une notoriete mondiale et qui a accueilli notre Zyriab . Apres un debut de regne tres prometteur, le Calife avait gagne la sympathie de beaucoup de gens dont l'un etait devenu son proche ami. Celui-ci, qui etait un tres riche et tres respectable notable de la ville de Baghdad avait une epouse dont la culture generale, avec un don particulier pour la musique et la poesie, et surtout la beaute etaient admirables. Le couple vivait heureux et avait une fille de seize ans, Anissa, qui etait feerique de beaute et qui assimilait avec une etonnante aisance ce que sa mere , ses autres maitres et sa propre curiosite lui apprenaient . Puis ce fut le drame... La mere deceda.
Le pere, apres un moment, ne pouvant rester sans conjoint, se remaria. La nouvelle epouse, qui etait tres loin d'avoir les qualites de la defunte, commenca, apres une periode d'adaptation, a imposer ses habitudes et ses opinions. Le mari se resignait mais pour la jeune Anissa , la difference etait trop grande pour pouvoir supporter les gateries de la nouvelle venue. S'ensuivit une tension insupportable pour la jeune fille qui, petit a petit , commenca a perdre sa resplendissante beaute et se transforma en une fille triste, maigre et d'une paleur evidente. A cette epoque-la, a chaque grande occasion, telles les fetes des deux Aids par exemple, les proches du Calife essaient de faire plaisir a celui-ci en lui presentant des offrandes qu'il accepte volontiers. Le pere de Anissa eut l'idee de lui offrir sa fille , puisque celle-ci ne trouvait pas son bonheur dans son nid familial. Lorsque le pere presenta la fille, Haroun Rachid la regarda, haussa les epaules car a ses yeux elle n'avait rien d'original et l'accepta juste pour faire plaisir a son ami. Anissa, qui etait toujours en possession de son enorme potentiel culturel et scientifique, s'adapta tres rapidement a son nouveau milieu. Elle commenca meme a imposer, par tout son savoir-faire, sa douce et savante personnalite. A un certain moment, elle devint meme la favorite du Calife. Les autres femmes du Harem, qui etaient restees sans reaction au debut, devinrent tres jalouses et deciderent de se debarrasser d'elle au plus vite. Elles elaborerent un plan dans lequel l'une d'entre elles, pour ne pas etre reconnue, s'habilla en haillons, se salit le visage et sortit pieds nus en ville. Elle commenca a dire a qui voulait l'entendre que Anissa, la preferee du Calife, etait une femme de mauvaises moeurs, qu'elle sortait la nuit, lorsque son maitre etait endormi, et pratiquait la debauche. La rumeur n'a pas tarde a envahir tout Baghdad et, inevitablement, arriva a toute allure au palais du Calife. En entendant cela, Haroun Rachid decida de chatier Anissa et de l'expulser de son Harem. Bien sur, il etait inutile pour elle de crier son innocence. Elle se resigna donc a son sort. Le jeune musicien et ami du Calife, Ishaq El Mossili qui avait, comme nous l'avons mentionne plus haut, la responsabilite du centre musical de la ville, a entendu parler de l'histoire de Anissa et, connaissant sa grande valeur en tant que musicienne, demanda au Calife de la lui ceder pour pouvoir faire profiter le centre qu'il gerait de ses qualites musicales. Ce dernier accepta et la jeune femme se retrouva dans un autre milieu, beaucoup moins hostile. Au contraire, ce milieu etait tellement accueillant et en accordance avec sa personnalite cultivee que la jeune Anissa, qui fut surnommee Khalida (il etait tres frequent, a l'epoque, de changer de prenom ou d'adapter des surnoms), retrouva non seulement le sourire et la joie de vivre, mais aussi ses formes et son aspect physique initiaux ainsi que sa merveilleuse beaute. Un jour, Ishaq El Mossili, pour montrer au Calife l'evolution de son travail au sein du centre musical dont il etait le maitre, invita Haroun Rachid a un diner suivi d'une representation musicale animee par ses eleves. Le Calife accepta avec joie et ils se donnerent rendez-vous dans un mois, a la demande d'El Mossili, pour lui permettre de bien organiser la fete. En rentrant au centre, il appela la jeune femme, desormais nommee Khalida, lui fit part de son accord avec le Calife, et, connaissant toutes ses capacites, lui demanda de prendre en charge l'organisation de cette soiree. L'operation dura quelques jours et Khalida faisait un travail exceptionnel : changement de couleur de la peinture, perfectionnement des arabesques et de l'architecture, permutation des meubles , introduction de nouvelles decorations entre autres...Pour combler le tout, elle prepara, dans la grande salle de reception du centre, un endroit dans lequel les musiciens presenteraient leur repertoire, un perimetre legerement releve du sol et dote d'un rideau qui serait ecarte au commencement de la representation musicale. C'est ainsi que naquit la premiere scene artistique au monde. Le jour prevu arriva. Le Calife vint, dina et fut tres impressionne par les nouvelles dispositions et l'architecture de l'endroit qu'il connaissait autrement. '' Maintenant, passons, si vous le voulez bien, a la musique'' , prononca El Mossili. Le rideau s'ecarta pour faire decouvrir au Calife un ensemble de femmes tres belles dont la chanteuse principale etait la plus attrayante par son immense beaute et son charme paradisiaque. C'etait Khalida mais Haroun Rachid ne la reconnut pas car elle s'etait completement metamorphosee par rapport a celle qui etait dans son Harem. L'orchestre entama le Dil, car Khalida savait pertinemment que le Calife adorait ce mode musical. En entendant chanter la jeune femme, Haroun Rachid s'est, d'une part, demande comment cette belle chanteuse savait-elle que le mode Dil etait son prefere, et il s'est dit, d'autre part, que cette voix lui etait familiere. Apres un moment de concentration, il comprit. Cette tres belle femme qui etait devant lui en train de chanter de sa douce voix mielleuse n'etait autre qu'Anissa, la fille qu'il avait jetee hors de son palais, sans chercher si elle etait coupable ou innocente de ce qu'on l'accusait. Le Calife realisa l'ampleur de son erreur, mit la paume de sa main sur sa joue et posa son coude sur sa cuisse. Voyant cette scene, Khalida realisa que le Calife avait tout compris. Alors elle chanta, pure improvisation, la celebre poesie que nous connaissons et apprecions aujourd'hui "LACH TELQI YEDDEK LIKHEDDEK" La soiree terminee, le Calife, homme juste qu'il etait, se dirigea vers Khalida, la pria de l'excuser pour ce qu'il lui avait fait subir et lui demanda de revenir au palais. Khalida declina l'offre tres poliment et tres respectueusement, lui faisant savoir qu'elle etait tres heureuse dans le milieu ou elle vivait. Je vous laisse le soin d'admirer et de conclure.

|
|